Le 12 juin prochain, tous les élèves de première passeront les épreuves du bac français. Parmi les auteurs au programme, un certain nombre sont encore vivants. Si le choix de certains est incontesté, d'autres étonnent. Le Figaro Littéraire a passé au crible les manuels scolaires.
Marcel Pagnol disait que sa plus grande fierté était d'être lu dans les écoles.
Pierre Bellemare, qui n'est pas l'auteur de Crime et Châtiment, mais de Crimes
de sang, pense la même chose. En effet, sa prose sert de base à certaines dictées
ou commentaires de textes. Lorsqu'on lit aujourd'hui les manuels scolaires de
français, pour les classes de seconde et de première, on est loin du Lagarde
et Michard. Ces ouvrages sont plus des guides de lecture que des anthologies
littéraires. On n'explique plus la littérature, on apprend à lire. Cette évolution
date de la fin des années 60. Alors qu'en 1964, les instructions officielles
du Ministère de l'Education mettaient l'accent sur l'impératif de «faire connaître
et aimer les grandes œuvres littéraires», celles de 1977 fixaient comme objectif
à l'enseignement du français la «capacité de s'exprimer» et «l'initiation à
une culture accordée à notre temps». Autrement dit, pour accéder aux marches
du palais de la littérature, nos chères têtes blondes doivent se faire les dents
sur des textes «plus accessibles».
Comme l'a démontré le sociologue Christian Baudelot dans son livre Et pourtant,
ils lisent (1), les lycéens ne considèrent pas le livre comme un objet sacré.
«Totalement immergé dans la vie quotidienne, il est un objet comme un autre
que l'on évalue par sa taille ou son poids, que l'on uniformise par des comptages
(«J'ai lu 7 Sherlock Holmes», «3 Stephen King», «un livre de 307 pages»)». Dans
la confusion des valeurs établies, on nivelle par le bas. Christian Baudelot
cite dans son enquête quelques témoignages de lycéens se référant à Daniel Pennac
comme s'il était le nec plus ultra de la littérature classique. Les auteurs
les plus lus sont Mary Higgins Clark, Betty Mahmoody et Stephen King. Pourquoi
pas si ces auteurs deviennent un tremplin formateur pour accéder aux véritables
classiques. Ainsi, certains professeurs recommandent en hors d'oeuvre la lecture
de Stephen King à leurs élèves avant d'attaquer le plat de résistance, Le Horla
de Maupassant. Autre chose est l'étude d'écrivains vivants et reconnus par la
république des lettres et les inspecteurs académiques, qui décernent leurs palmes.
On a toujours étudié des contemporains entrés de plein pied dans la postérité :
Duras, Ionesco, Beckett, Camus ou autres Sartre. Des écrivains qui ont fait
école.
Aujourd'hui, en feuilletant son manuel de français, l'impétrant découvrira
un panorama subjectif de la littérature actuelle. Michel Tournier apparaît comme
l'incontestable référence des enseignants. Sa littérature permet d'aborder des
sujets aussi divers et flous que la morale, la société, l'art. De Vendredi ou
les limbes du Pacifique au Roi des Aulnes, la langue de l'académicien Goncourt,
simple et enchanteresse, réjouit le pire des cancres. Son côté conteur nous
remémore nos premières lectures. Le Clézio, auteur plus difficile, semble plébiscité
pour les mêmes raisons. Son art d'explorer l'enfance et la mémoire invite le
lecteur à un voyage imaginaire et intime. Son roman Désert (1980) est l'un des
textes les plus étudiés.
Plus aride, le nouveau roman s'est imposé comme le modèle chic de la littérature.
Ici pas de rêveries, mais une succession de descriptions et de tours de force
littéraires. Dans le manuel de français pour secondes de Bordas, les romans
d'Alain Robbe-Grillet sont définis de la façon suivante : «Le lecteur est
appelé à jouer un rôle actif : à lui d'interpréter et de reconstruire une
vérité -toujours hypothétique- à partir des indices que lui livre le texte.»
De la littérature interactive avant l'heure. Il faut bien avouer que pour les
professeurs, Robbe-Grillet c'est du gâteau car il n'a eu de cesse d'expliquer
ses projets et son œuvre. Dans la mouvance du nouveau roman, on notera également
la présence de Michel Butor et de Claude Simon. Après avoir fait une OPA sur
la littérature contemporaine, ces auteurs Minuit ont envahi les écoles.
Arrêtons-nous un instant sur le cas Julien Gracq. L'auteur du Rivage des Syrtes,
unanimement apprécié, ancien professeur, entré de son vivant dans la Pléiade
et dans la légende littéraire, est dans tous les manuels sauf Nathan, qui fait
la fine bouche. Héritier des surréalistes, il est devenu la référence d'une
littérature exigeante. «Il réconcilie la prose et la poésie dans ses romans,
ses réflexions et souvenirs divers, par la beauté de la langue et le rayonnement
des images», indique Bordas. Pour les lycéens, Gracq est un classique, voire
un représentant du siècle dernier. D'ailleurs, ils le croient mort. Il a simplement
disparu.
La palme de la jeunesse revient à Patrick Modiano. Né en 1945, l'auteur de
La Place de l'Étoile fait son apparition au programme. On aime chez lui «l'exploration
du passé, la fragilité de la mémoire et le problème de l'identité». Villa triste
est explorée et disséquée dans les lycées de France. Moins souvent sélectionnés,
on trouve Pierre Magnan, l'auteur de science-fiction Jacques Sternberg, Michel
Rio, Tahar Ben Jelloun, Ahmadou Kourouma, Pierre Michon, Jean Echenoz, Pascal
Quignard, Patrick Chamoiseau et Daniel Pennac. Sans oublier Didier Daeninckx,
qui, dans le Français 1re de Nathan, fait part de ses impressions sur «la mise
en œuvre du projet d'écriture»... On dirait que le choix de ces auteurs est
davantage motivé par une certaine réalité sociale (racisme, guerres, exclusion,
extrémismes en tous genres etc...) que par la qualité littéraire. «Si toute
lecture est référée à la vie quotidienne et à l'expérience personnelle, il n'y
a aucune raison de faire sien un classement des auteurs établi sur leur valeur
littéraire. Loin d'être contesté, il est plus simplement ignoré», constate Christian
Baudelot. Echappe à cette obsession réaliste, la poésie. Yves Bonnefoy, Philippe
Jaccottet, et Jacques Réda ont sauvé leur tête. Quant à la chanson, elle n'est
plus ici un art mineur puisqu'on peut lire de longues explications de textes
sur des paroles de chanteurs morts ou vivants. Houellebecq a sa chance. Les
humoristes sont aussi à l'honneur. Bordas propose ainsi quelques échantillons
des sketchs de Raymond Devos. On regrette Pierre Desproges. Longtemps accusée
de développer l'analphabétisme, la bande dessinée fait une entrée remarquée
avec Fred, Tardi et Samivel. Ces choix sont forcément arbitraires.
Que ce soit chez Belin, Bordas, Hachette, Hatier, Nathan, ce sont des professeurs
agrégés qui font le tri. Un tri pas toujours très heureux, très politiquement
correct pour certains, sans fondement pour d'autres. On peut en effet s'interroger
sur certaines absences : Daniel Boulanger, Amélie Nothomb, François Nourissier,
Françoise Sagan, Jorge Semprun, Philippe Sollers...Etonnant aussi, l'absence
des académiciens, symboles du prestige littéraire français. Quid de Hector Bianciotti,
Michel Déon, Jean Dutourd, Maurice Druon, Félicien Marceau, Jean d'Ormesson
et tant d'autres ? Le bicorne et l'épée sont restés sous le préau. Qu'importe.
La littérature ne s'apprend pas. Le goût littéraire se développe en dehors des
salles de classe. En la matière, la meilleure école est l'école buissonnière.
Le rôle du professeur n'est pas d'orienter les choix d'un adolescent mais de
lui donner envie de découvrir et de sentir. Malheureusement, à la lecture de
ces manuels, on peut craindre que le palais des lycéens soit quelque peu atrophié.
Mais gageons qu'il saura à l'avenir différencier le bon grain de l'ivraie.
(1) Le Seuil, 1999, 130F. 