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L´affaire du « Grand Cahier » réveille le malaise d´Abbeville

Le placement en garde à vue d´un enseignant qui avait fait lire à ses élèves un roman contesté intervient sur fond de polémiques locales
 
Mis à jour le lundi 11 décembre 2000

ABBEVILLE (Somme)de notre correspondant régional

Sur les murs et les tables de la salle des professeurs du collège Millevoye d´Abbeville, les témoignages de soutien s´accumulent. En bonne place, une lettre de Jack Lang, adressée au principal. Le ministre de l´éducation nationale y rappelle que « les choix pédagogiques d´un établissement scolaire relèvent exclusivement de la compétence des équipes de professeurs ». Deux semaines plus tôt, un professeur de français de vingt-six ans avait été interpellé et gardé à vue pendant trois heures pour avoir fait étudier à ses élèves un livre – Le Grand Cahier, d´Agota Kristof – au contenu jugé pornographique par certains parents.Les enseignants sont réunis pour faire le point. Ils viennent d´apprendre que le procureur a décidé de classer l´affaire, mais leur inquiétude n´a pas disparu. Tous soutiennent leur jeune collègue. Même si certains estiment qu´il a « fait une erreur de jeunesse », en « appréciant mal la mentalité abbevilloise »ou en proposant à des élèves de troisième un texte étudié le plus souvent par des élèves de lycée.

C´est qu´ils se sentent menacés eux aussi. « Nous ne sommes plus protégés, des parents s´engouffrent dans cette brèche, s´inquiète un professeur d´allemand. Il s´agissait d´un problème pédagogique qui aurait dû être résolu par les autorités du collège. » Un avis partagé par le principal, Guy Vanoverberghe, qui, dans une note adressée aux parents, leur rappelle que,« en cas de problème avec un enseignant, il est souhaitable, après une rencontre avec cet enseignant, de demander un entretien avec le chef d´établissement ou son adjoint ». L´histoire fut toute autre. « Les livres ont été achetés le mardi et les élèves devaient en lire les premières pages le jeudi. Les plaintes ont été déposées dès le jeudi après-midi », souligne un professeur. Il semble, dit-il, que « tout soit parti d´un parent » et que « d´autres ont suivi, par contagion ».

Les enquêteurs auraient, au total, enregistré une dizaine de plaintes formelles. Elles sont désormais classées, mais le dossier pourrait être rouvert si l´un des plaignants contestait cette décision. Cela inquiète les enseignants de l´académie d´Amiens, qui ont observé une grève de 24 heures et manifesté, mercredi 6 décembre, devant le rectorat en réclamant une aide juridique sans condition pour leur collègue. Le recteur, Alain Morvan, leur a assuré que ce soutien lui était acquis, même s´il portait plainte – à condition toutefois de ne viser ni le procureur ni la police.

Cette réserve du rectorat ne fait pas l´unanimité chez les enseignants. « Pour le SNES, il y a eu dérapage », estime Marie-Françoise Hiroux, secrétaire départemental du syndicat. Patrick Steinmetz, procureur à Abbeville, rétorque que, si la garde à vue a, effectivement, « un effet désastreux sur l´opinion », elle n´en est pas moins indispensable quand des actes d´investigation comme une perquisition doivent être menés. On risquerait, sinon, de « vicier la procédure ». Pouvait-il, comme l´estime la responsable départementale du SNES, régler l´affaire à l´amiable avec les autorités du collège sans ouvrir d´information judiciaire ? Le recteur ne semble pas convaincu. Il rappelle qu´à Abbeville, comme dans toutes les régions rurales défavorisées, les affaires de mœurs ne sont pas rares. Au risque « d´y aller parfois un peu fort », dit-il, il convient de « porter une attention particulière à tout ce qui peut toucher ce domaine, même par l´écrit ».

L´histoire du Grand Cahierest, de surcroît, la troisième d´une série d´« affaires » mettant en cause des personnalités publiques de la région ; toutes sont entre les mains du procureur Steinmetz. Le 22 avril, à Ault, le député socialiste Vincent Peillon avait été bombardé d´œufs et de galets par des chasseurs en colère. Il avait dû être évacué par hélicoptère. Une douzaine de mises en examen ont été prononcées contre les agresseurs.

En octobre, une sombre histoire de « corbeau » a alourdi le climat : des lettres anonymes – « touchant à la vie privée et conçues pour blesser profondément », selon un enquêteur – étaient adressées à plusieurs élus de la majorité municipale (divers droite). Deux élus de la ville et une chef de service de la mairie étaient placés en garde à vue pendant trente heures, lundi 20 novembre. Tous les ordinateurs auxquels ils avaient accès étaient examinés par les enquêteurs. Libérées, ces trois personnes clament, aujourd´hui, leur volonté de ne pas devenir « les Dreyfus abbevillois ». Le maire (RPR) Joël Hart n´a pas souhaité s´exprimer sur toutes ces affaires. Il est, lui-même, la cible de graffitis sur les murs de sa maison et le caveau de sa famille, dans son village natal…

Comment expliquer cette accumulation de conflits ? « Abbeville est une ville meurtrie, diagnostique Francis Hammel, député (PS) de la Somme. Sa destruction totale, en 1940, a causé un traumatisme toujours présent dans la mémoire collective. Elle est, aussi, sinistrée sur le plan économique et social : la crise du textile, presque une mono-industrie ici, a entraîné un taux de chômage de plus de 20 %, bien supérieur encore dans certains quartiers. » Face à l´adversité, les habitants sont tentés par le repli. L´interdiction de la chasse traditionnelle, vécue comme un viol culturel, a renforcé un peu plus ce « réflexe de ghetto », propice aux rumeurs. Pour s´en sortir, il faudrait « réveiller la ville, l´ouvrir, retisser des liens », estime M. Hammel. On en est loin.

Jean-Paul Dufour

Une mise au point du rectorat

Le rectorat d´Amiens a demandé, vendredi 8 décembre, à tous les établissements scolaires de l´académie d´afficher un texte de mise au point au sujet de l´affaire du collège Millevoye d´Abbeville. « Devant la campagne de manipulation, voire de diffamation, qui se dessine depuis quelques jours », le recteur et l´inspecteur d´académie de la Somme « tiennent à affirmer que le professeur concerné n´a fait l´objet d´aucune sanction de la part de son administration, (…) que par lettre en date du 1er décembre le recteur lui a fait savoir qu´il était prêt à lui accorder la protection juridique des fonctionnaires, (…) que le procureur de la République d´Abbeville a, le 1er décembre, prononcé le classement sans suite de l´affaire ». Cette mise au point, de nature exceptionnelle, a également été transmise aux autres académies.



« Même les textes de Racine ou de Corneille... »

Le procureur d´Abbeville s´est appuyé sur un texte introduit dans le code pénal en 1994, qui « interdit toute diffusion de message à caractère violent, pornographique, ou de nature à porter atteinte à la dignité humaine en direction de mineurs, par quelque moyen que ce soit ». Cela constitue « une arme de censure a posteriori », reconnaît-il. Les services de Ségolène Royal ont renforcé cette menace en publiant une note qui stipule que tout « texte à connotation sexuelle » constitue « le premier degré de la pédophilie », s´insurge Marie-Françoise Hiroux, secrétaire départementale du SNES. « Même les textes de Racine ou de Corneille peuvent devenir suspects. »



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